Le jour où j’ai compris que j’étais juive


Il y a des douleurs qui ne se disent pas et qui ne parlent pas. La mienne, celle d’avoir perdu 6 millions des miens,  a longtemps été silencieuse.  Je ne savais pas, explicitement que j’étais juive. Pire, j’étais loin, très loin de me douter à quel point cette identité me bousculerait. Je n’avais pas conscience de ce que je portais au plus profond de moi. Ce quelque chose d’ineffaçable.

Il y avait pourtant bien quelque chose qui se tordait en moi quand j’entendais prononcer le mot « juif » . Mais je ne voulais pas le comprendre. Comment vous dire ? Comme mes trois sœurs et mon frère, je pense avoir été protégée par mes parents. En fait jusqu’à 9 ans, je ne savais pas que j’étais juive. Personne ne m’avait dit. C’est naïf comme explication. Mais c’est ainsi. C’est celle d’une gamine qui grandit en banlieue lyonnaise, dont la mère est née en Italie, à Rome, en 1940 et été cachée en Suisse dans une maison de l’OSE (Organisation de sauvegarde de l’enfance) et dont le père est né au Maroc en 1941. La nécessité d’intégration l’a emportée. Pas le temps de se lamenter. Pas les mots pour expliquer À cette époque, la religion, c’est à la maison, à la synagogue, on n’en parle pas à l’extérieur.  À l’école, on ne dit pas que l’on est juif… Parfois, le mot « confession israélite » s’échappe ou s’impose. Je hais ce terme. Il est poli. Trop poli pour moi.

Il y a des choses que je n’ai pas comprises. À l’école, un jour le maître m’a tendu un dossier sur la Seconde guerre mondiale avec des fac-simile de bons de rationnement, il y a aussi dans le dossier un laissé-passé, une carte d’identité. Il me dit de ramener ça à la maison et que ça parlerait forcément à mes parents. Je me suis exécutée. Question : pourquoi sur les 40 élèves de la classe, il me donne ça à moi ? De toutes les façons, mes parents n’étaient pas en France à cette époque. Ils n’ont pas connu ça.

La réponse est venue plus tard. Beaucoup plus tard, car à cet instant je ne savais pas qu’aux yeux des autres, j’étais juive, bien juive. Ce jour- là, pour la première fois, j’ai vu de la condescendance à mon égard dans le regard d’un autre. Cette image m’habite encore. Cette sorte de pitié bienveillante, je ne l’ai pas comprise. Pardon, monsieur l’instituteur. Sans doute, que dans cette classe, j’étais la plus concernée par cette partie du programme d’histoire. 1979, dans « Les dossiers de l’écran », la première fiction mettant en scène la Shoah est diffusée en France : « Holocauste ». 34 ans après je me souviens. Ce soir-là, Simone Veil a plaidé pour que les langues se délient. Une femme anonyme a témoigné au téléphone en direct à l’antenne. J’ai caché mes larmes. J’ai voulu être forte, encore.

Mais je n’ai pas encore 10 ans ! Je nous observe, nous, les cinq enfants devant la télé. Mon père expliquant. Ma mère confiant : « À Rome, la femme de mon oncle et leur sept enfants ont été emmenés, ils ne sont jamais revenus ». Elle n’a pas prononcé les mots : déportation, camp de la mort, nazisme. Je crois qu’elle ne pourra jamais. Mais moi je peux aujourd’hui, pour elle et pour celles et ceux qui se sont interdit de parler tant la douleur est grande. Le voile du silence est si lourd parfois qu’il peut nous étouffer. Mais moi, je ne veux pas. En pleine face, je reçois, à 9 ans, une charge émotionnelle énorme. La plaie est ouverte. Elle ne se refermera jamais.

Pour que je puisse me construire suffisamment forte pour avoir les mots aujourd’hui et le courage de rendre publiques toutes ces émotions. Il a fallu que je lise sans jamais être rassasiée, que je multiplie les visites dans les lieux de mémoire sans jamais y trouver la paix, que je provoque des rencontres avec des Justes sans pouvoir assez les remercier. Mon cœur se tait, mais mon âme hurle. Elle pousse des cris qui réveillent les mémoires, qui les empêchent de s’endormir.

Je crois qu’aujourd’hui, je suis prête à vous parler de tout cela. Au nom des 6 millions de juifs exterminés. Au nom de ceux qui ont risqué leur vie pour en sauver une poignée.

Plus vous me lirez et plus j’écrirai. Encore et encore.

Myriam Karsenty