Le déporté à qui je n’ai pas parlé


Je ne sais pas son nom. Ni même son prénom. Souvent je pense à lui. Je vois son visage. Je vois sa silhouette. Je repense aux gestes que je l'ai observés faire pendant quelques minutes. Souvent je pense à cet homme et aux chiffres gravés sur son avant-bras. Et souvent, je pense à ce que je ne lui ai pas dit. C’était il y a 4 ans. Qu’aurais-je dû faire ? Comment aurais-je dû agir ?

Tel-Aviv Aéroport Ben Gourion 26 juillet 2009. Salle d'embarquement. Dans une poignée de minutes nous allons pouvoir accéder à l'avion qui nous ramène à Lyon. Je suis avec mes enfants, Alexandre 15 ans et Salomé 9 ans et mon mari Didier. Voilà pour les présentations.

Pas très loin de nous, un groupe de touristes s'agite. Une dizaines de personnes âgées. Ils ne prennent pas le même vol que nous et je ne me souviens même pas de leur destination. Ils parlent hébreu. Soudain je vois une silhouette se détacher. Un homme grand, les épaules larges, les gestes assurés. Il vérifie que tout le groupe a bien sa carte d'embarquement. Il va vers une femme, probablement son épouse. Un sourire, quelques mots échangés avec un autre voyageur de son groupe. Une plaisanterie, éclats de rire. Moi je suis assise. Je discute avec ma famille. Du coup, moi aussi, je souris, presque instinctivement.

Soudain, mon sourire se fige, je viens de réaliser qu'à l'avant-bras du papy, plusieurs chiffres sont tatoués. Il était impossible que je ne les voie pas.  « Il est revenu des camps de la mort », fut ma première pensée. Il est revenu, il a fait sa vie, et là il s'apprête à faire, sans aucun doute, un très beau voyage. J'ai aimé ce moment. J'ai aimé avoir cette pensée. Je me suis même dit, que D.ieu lui prête vie encore longtemps pour qu'il connaisse encore mille joies.

J'ai aimé me dire que d'autres, comme lui étaient revenus de l'enfer. Et que l'on pouvait renaître de l'enfer. J'ai aimé la candeur et la beauté de cet instant, parce que dans l'immédiat, la pudeur m'a empêchée de penser à ses souffrances.

Ces secondes passées, restent devant mes yeux, ces maudits chiffres. Ils me narguent et m'interpellent à la fois. C'est devenu une obsession, je ne vois plus que ça. Aujourd’hui, mes enfants se souviennent que je le leur avais signalé. Ils me disent aussi, tout comme mon époux avoir été marqués par ma remarque.

Comment cet homme vit avec le sceau de l'inhumanité gravé sur le bras. Y a-t-il un jour, une minute, une seconde où cette douleur ne s'est pas rappelée à lui ? Quand je repense à cette scène, parfois j'étouffe. La colère qu'il soit passé par là m'empêche de respirer. Les nazis ont voulu lui ôter son nom avec ces maudits chiffres. Et moi, je n'ai pas osé le lui demander. Tout cela est bien contradictoire. Ai-je manqué de courage ?
Il doit avoir environ 90 ans. Il a probablement été déporté entre 16 et 20 ans. Je ne saurai jamais. Je ne lui ai pas parlé. J'aurais voulu. Je n'ai pas pu. J'aurais voulu que ce soit comme dans les premières pages du livre d’Élie Wiesel, Le testament d'un poète juif assassiné.  L'auteur y décrit « le plus grand rassemblement des exilés des temps modernes » à l'aéroport de Lod. Parce qu’en fait à cet instant- là, j'aurais voulu être des dizaines d'années en arrière.

J'aurais voulu accueillir cet homme. Lui et tant d’autres. Écouter ses silences. Soigner ses douleurs. Gommer ses peurs. Lui dire qu'il n'aura plus jamais faim, qu'il n'aura plus jamais froid. Peut-être qu'il aurait seulement souhaité que je sois  là ? Que je me taise. Que je l'écoute.

Tel Aviv, juillet 2009. Et il est là, devant moi. Presque beau, grand et fort. Je ne lui ai pas dit un mot. Je ne saurai jamais qui l'a accueilli quand il est revenu. Je ne saurais jamais où il a été raflé, ni même où il a été déporté.  Je me suis tu. Et pourtant je me dois de savoir. On devrait tous savoir.

Je ne lui ai pas parlé. Je ne sais pas son nom. Je n’ai pas fui son regard. Je lui ai juste souri. Il m’a rendu ce sourire presque complice. Je n'ai pas osé le ramener en arrière. Je n'ai pas osé troubler ce bonheur affiché. 

Myiam Karsenty