Le devoir de mémoire : mon combat


J’ai toujours su qu’un jour je me retrouverai là. Assise à observer mes mains danser sur les touches du clavier pour parler de moi et de mon héritage. Je l’ai toujours su. Au plus profond de moi-même, au plus profond de mon âme. Savez-vous pourquoi ? Il n’y a pas un jour où rien ne me rappelle la disparition - pensée et ordonnée - de six millions de juifs. De six millions des miens.

L’idée est, qu’au fil de mes articles postés ici, je vous raconte comment moi, née en 1970, en France, à Lyon, je vis avec  l’héritage de la Shoah. Comment en serrant la main d’un Juste, j’ai eu envie de le serrer contre mon cœur.

Je ne suis pas historienne. Je suis journaliste au Dauphiné Libéré, un quotidien régional diffusé dans la région Rhône-Alpes. J’ai, dans mes articles, raconté la vie de nombreuses personnes à chaque fois que cela s’y prêtait. Ces gens que je ne connaissais pas m’ont ouvert leur porte, parfois même leur cœur. De questions en confidences, le temps d’un entretien, j’ai pris tout ce que ces individus que je ne connaissais pas, ont bien voulu me donner et j’en ai fait des informations. Des mots bien alignés, en colonnes, imprimés en noir sur fond blanc. Des grands destins et des plus petits. Qu’importe, j’ai toujours eu une seule idée en tête, rendre ce qu’ils m’avaient confié. Comme un cadeau. J’aime les gens tout simplement et la vie plus que tout. Je ne suis dépositaire de rien du tout. Mes écrits ne m’appartiennent pas. Je vous avoue même que ne n’ai jamais écrit pour moi. Je suis qu’une honnête passeuse de mots avec une sensibilité à fleur de peau.

J’ai mis longtemps à comprendre tout cela. Des années… Il m’a fallu atteindre une certaine maturité pour oser. Il m’a fallu constater que j’étais en capacité de le faire. J’ai mis longtemps, avant de m’autoriser à écrire aussi pour moi. À sortir tout ce que j’ai enfoui  au plus profond de moi à chaque fois que je suis allée à Yad Vashem (musée de l'holocauste à Jérusalem), à chaque fois que j’ai visité un lieu de mémoire, observé la photo d’un enfant déporté, ressenti le froid d’Auschwitz raconté par Simone Veil ou encore écouté les comptines yiddish que les mères fredonnaient pour rassurer leurs enfants. Je pense qu’intérieurement, j’attendais que mes enfants soient en capacité de me lire et de comprendre mes écrits.

Pourtant, tout était là, depuis longtemps, depuis toujours. Depuis des années je me nourris de sensations, d’impressions et de rencontres. Ma tête et mon cœur débordent de tout cela. Je me suis interrogée. Des milliers de fois j’ai prononcé cette phrase : comment ont-ils pu nous faire ça ? Je ne veux pas expliquer. Je ne peux pas comprendre. Je veux juste dire, au fil de mes ressentis comment je vis l’inexplicable.

Je voudrais être avec eux parfois, pour leur donner la force de la révolte qui bouillonne en moi. C’est impossible. On ne revient pas en arrière. On ne change pas le passé. Je me dis aujourd’hui, que si j’ai ce don de l’écriture, il doit être utile. J’ai si peur qu’on oublie. J’ai si peur qu’un jour la Shoah ne soit plus que trois lignes dans un livre d’histoire. Chaque jour de ma vie, j’œuvre pour ne pas que l’oubli emporte avec lui une nouvelle fois nos six millions de frères et de soeurs. Je leur dois cela et je le dois aussi à mes enfants. Je veux que, plus tard, ils racontent à leur tour à la lumière de mes écrits.

Dans une société où tout va très vite, où l’on passe d’une idée à l’autre en moins de temps qu’il ne faut pour traverser une rue comment faire ? J’ai choisi l’écriture. J’ai choisi d’écrire pour être lue. Pour offrir un moment où l’on se pose, où l’on se recueille. C’est mon devoir de mémoire. C’est ma bataille.

Je sais que ce que j’ai entrepris est grand, interminable. J’écrirai de façon obsessionnelle tant que j’en aurai la force. Pour cela, j’ai besoin de vous. Lisez-moi et j’écrirai, encore, encore et encore. Lisez-moi, cela me donnera la force d’accomplir le travail que j’ai entrepris. Parce que j’écris aussi pour vous.

Ce dont je vous parlerai, vous rappellera des émotions. Forcément, des souvenirs vont ressurgir, et à votre tour vous aurez envie de raconter. Vous penserez à des images, à des visages, à des noms sur une stèle. Vous penserez aux vôtres, à ce voisin, à cet ami. Car la mémoire de la Shoah nous appartient à tous, pour l’éternité.

Myriam Karsenty