Entre guelfite fish et couscous


À mes yeux, les deux semaines qui précèdent les jours de Pessa'h (la Pâques juive) possèdent une saveur unique et irremplaçable. Chaque famille juive est occupée à nettoyer sa maison en préparation de la fête qui marque la libération et la naissance du peuple juif. Le Maître du monde nous l'a dit sans détour : pas une seule miette ne doit résider en nos murs pendant les huit jours de la fête. En d'autres termes : le combat se résume à celui de la baguette contre le Créateur !

Une lutte inégale

A priori, cette lutte est non seulement inégale, mais d'un autre âge. De fait, comment peut-on penser sérieusement qu'un quignon de pain pourrait l'emporter face à D-ieu ? Pourtant, si Hachem a fixé de la sorte les règles du jeu, c'est bien que l'issue du combat est incertaine. Il en va ainsi de la vie : nos certitudes sont faites pour être vaincues.

Cela me rappelle une histoire vieille de quelques années, lorsque j'ai rencontré celle qui serait ma future femme. Sans entrer dans les détails de ma vie privée, je vous dirais que mon cœur est plus proche du guelfite fish que de la merguez. Sans doute une question de gènes ! D'autre part, les membres de ma belle-famille sont d'une pureté totale : nourris au couscous depuis la plus tendre enfance, l'expression « guelfite fish » évoque pour eux un monde à part, issue des souches polonaises et de Russie blanche et dont ils se sentent aussi proche que la française moyenne l'est de la burqua.

Lorsque ma belle-mère me vit pour la première fois, quelques jours avant Pessa'h, elle faillit tomber à la renverse. Elle s'était préparée à beaucoup de choses... mais pas à moi ! J'essaie de garder le sourire dans toutes les circonstances, mais ce jour-là, je ne pus m'empêcher de faire remarquer à ma future femme que le teint de sa mère ressemblait à un guelfite fish mal cuit. Je l'avoue sans ambages : il s'agissait d'une remarque déplacée, compte tenu du pedigree de ma belle-famille.

Un tiers de siècle plus tard, les merguez et le guelfite fish hantent toujours les jours qui précèdent la Pâque juive. Chaque année, la discussion a lieu, tel un rituel ; ma femme me demande d'un air candide : « Servirons-nous du poisson hlaimi ou du guelfite fish pour le Seder ? » Ma femme ne l'a jamais avoué, mais je suis persuadé qu'elle consacre plusieurs heures à prier avant de me poser cette question. Que ne donnerait-elle pas pour que je réponde : « Mais chérie, je désire seulement du poisson hlaimi ! Où donc as-tu la tête ? »

Pourtant, à ma grande honte, j'admets qu'en entendant cette question, mon sang ne fait qu'un tour et je m'entends répondre invariablement : « Comment ? Un Seder sans guelfite fish ? J'espère que tu plaisantes ! » Vous le comprenez maintenant sans mal : chaque année, à l'approche de Pessa'h, les relations au sein de mon couple deviennent tendues. Je suis prêt à abandonner beaucoup de choses, mais pas la vue du guelfie fish sur ma table du Seder. Chaque personne possède ses limites et celles-ci sont les miennes.

Cette année, je ne dois pas lutter seulement pour défendre mes « valeurs culturelles » au sein de ma famille, mais également pour ne pas sombrer dans un état de désespoir total à la vue des évènements du monde. De l'Iran à la Suède, de Washington à Londres... le même tableau peut être dressé : le pays dans lequel je vis est dénoncer de partout et à croire les médias, Israël ressemble presque à un camp de concentration pour les palestiniens !

Se concentrer sur l'essentiel

On oublie souvent que nous devons nous rapprocher vers D-ieu non pas malgré ce qui se passe dans le monde et dans notre vie, mais précisément grâce à cela. De fait, le Maître du monde taille sur mesure la situation idéale – à chaque instant de notre vie – pour que nous nous tournions vers Lui afin de le Louer et de le supplier de venir à notre aide.