Paracha Vayaquel : étudier mais agir !


Cette section de la Tora est consacrée dans sa plus large part à la construction du Mishkan.

Les Sages de cœur

Bien que l’ensemble du peuple participe à l’élaboration du Sanctuaire du désert en fournissant les matières premières nécessaires, ceux qui vont travailler ces matériaux afin de les rendre utilisables pour la construction font partie d’une certaine élite. Ils sont appelés en hébreu «’hakhmé lev », les Sages de cœur.

Harmoniser cœur et intellect

Cette expression semble à première vue paradoxale, car intellect (‘hokhma) et sentiment (lev) sont tellement opposés ! Parfois, on se retrouve dans une situation où il faut garder son sang-froid, sans se laisser emporter dans les vagues de l’émotion … D’autres fois, il semble vital de faire parler son cœur, en réprimant sa propre analyse intellectuelle froide …

Le désir de D-ieu : l’harmonie de l’homme

Hachem nous demande de créer une résidence dans lequel Sa Présence pourra résider. Un Sanctuaire de paix où l’homme saura, avec mesure, se servir de son cœur et de sa sagesse pour servir son Créateur.

Nos maîtres nous enseignent, à propos de la sagesse de la Tora : « Si tu l’as acquise, que te manques-t-il ? Et si elle te fait défaut, que possèdes-tu ? » (Nédarim 41:a). D’un autre côté, il est rapporté dans la Guémara Bérakhoth (5:a) : « Ra’hamana liba baé », Hachem désire le cœur. Une Tora sans cœur, sans ferveur, sans actes de bonté, n’est pas une vraie Tora, et à l’opposé, des sentiments débridés ou mal contrôlés sont aux antipodes du but à atteindre.

L’homme et ses deux tendances

L’homme possède en lui une tendance qui le pousse à donner, à apporter, à aimer. Mais il possède aussi une autre tendance : celle de retenir à lui, de garder à soi, de se restreindre. Ces deux aspects de sa personnalité doivent agir de concert dans sa propre construction.

Analyse d’un verset de la paracha

C’est ce à quoi fait allusion le verset suivant (Ex 36:8) : « Les plus habiles parmi les ouvriers composèrent les dix tapis du Sanctuaire, en lin retors, étoffes d’azur, de pourpre et d’écarlate, artistement damassés de chérubins ». Reprenons un par un les mots du verset.

Qui donc est le sage de cœur ?

Le verset débute par l’expression « Vayaassou khol ‘hakham lev. » On se serait attendu à un pluriel pour désigner les « Sages de cœur » qui vont exécuter les tapis ! D’autant que le verbe « vayaassou » signifie « ils feront.»

En fait, l’homme qui se construit doit intégrer « ‘hakham », son penchant à apprendre pour s’enrichir personnellement, à « lev », son élan à donner, son enthousiasme, pour en faire un tout (sens du mot kol) harmonieux.

Ya'aqov et 'Essav : deux façons d’être

Quand Ya'aqov rencontre son frère 'Essav, il lui dit : « yech li kol », j’ai tout ce dont j’ai besoin, « ki ‘hanani Elokim », car D-ieu m’a favorisé (Gen 33:10). Autrement dit, la force de Ya'aqov réside dans sa capacité à reconnaître que tous ses biens proviennent d’Hachem.

Il représente l’homme de l’étude (‘hakham), sachant dispenser le bien autour de lui (lev) comme il le fait en bénissant ses petits enfants Efraïm et Ménashé. A l’opposé, le personnage d’'Essav constitue l’archétype de l’homme déchiré entre deux tendances.

Il y a d’un côté l’intellectuel froid (‘hakham) et de l’autre, celui qui fonde sa vie sur la recherche incessante des plaisirs (lev).

La preuve par les mots du verset

Ces deux visions opposées du monde correspondent aux premiers mots du verset qui nous préoccupe. En effet, le mot « vayaassou » - ils feront - peut se lire « Vay ! 'Essav ! » Hélas ! 'Essav ! Le verbe est au pluriel car 'Essav est incapable d’établir une harmonie durable entre les deux tendances de son être. 

Par contre, l’expression suivante « kol ‘hakham lev » est au singulier car Ya'aqov, celui qui a dit « yech li kol » a si bien intégré en lui ses deux mouvements qu’ils ne forment plus qu’une seule et même force, au service d’Hachem.

« Béossé hamélakha » : les ouvriers, ceux qui font le travail. Il s’agit de Ya'aqov et d’'Essav. L’un travaille pour le monde à venir, et l’autre pour ce monde éphémère …

L’ultime destinée d’'Essav

Le mot « béossé » renvoie au mot « vayaassou ». Les lettres de « béossé » sont beit-aïn-sin-yod. Combinées dans un autre ordre, elles forment l’expression « ‘ass bi », la mite est en moi. Une formule étrange qui rappelle l’ultime destinée d’'Essav, comme expliqué par le Ben Ich Hay, dans son commentaire. 

Dans la Tora, il existe une occurrence où le mot Ya'aqov est écrit avec un vav (écriture pleine ou malé), dans un verset (Lev. 26:42) où Hachem nous promet : « Je me souviendrai de mon alliance avec Ya'aqov ». Mais d’où vient donc ce vav supplémentaire ? 

Le Ben Ich Hay nous enseigne que le Maître du monde la retirera de 'Essav qui s’écrit aïn-sin-vav : il ne restera de lui que les lettres aïn et sin qui forment « ‘ass », la mite … Le mot qui suit « béossé » est « hamélakha ». Ce mot peut être lu : « hamalakh H’ », le messager de D. C’est Ya'aqov qui a choisi la spiritualité, les Justes étant appelés « messagers » (cf Mal 2:7). De façon plus profonde, le mot « mélakha » contient les mêmes lettres que « maakhal », la nourriture …

À table !

Car c’est bien à table que se distinguent Ya'aqov et 'Essav. 'Essav n’est jamais rassasié : il ne mange pas, il avale, comme l’atteste la Tora (Gen 25:30) : « Laisse-moi avaler de ce rouge, de ce mets rouge … ». Nos maîtres nous enseignent que le travail principal de rectification des étincelles de sainteté s’effectue … à table ! 

En adoptant un comportement adéquat, en bénissant le Créateur avant et après consommation, et en agrémentant son repas de paroles de Tora, il devient possible de raffiner la matière en rattachant l’élément spirituel contenu dans l’aliment à sa source, Hachem. C’est tout le travail de Ya'aqov

Ces deux comportements opposés se retrouvent dans le mot « béossé » : ses trois premières lettres beit-aïn-sin forment le mot « essev », l’herbe des champs, (une nourriture animale) mais aussi « savéa », rassasié (comme dans le verset (Deut. 8:10) : « tu mangeras, tu seras rassasié et tu béniras Hachem »).

La lettre youd restante est apparentée à Yehouda, dont le nom est lié au remerciement « hodaah », mais elle peut être lue à l’envers « dévay », la douleur. On obtient ainsi deux axes de lecture :

1) 'Essav - essev - dévay
2) Ya'aqov - savéa - youd.

Homme et Matière : quoi faire ?

Face à la matière, quelle attitude l’homme doit-il adopter ? L’homme doit-il chercher à se l’approprier, en la faisant devenir la cible de tous ses désirs ? Ou doit-il au contraire l’utiliser pour mieux servir Hachem ? Les réponses à ces questions définissent deux modes de vie opposés, incarnés par deux hommes : 'Essav et Ya'aqov.

« èt hamishkan » : le Sanctuaire. Notre propre construction personnelle passe par « èt », écrit aleph-tav. Il s’agit du langage, de aleph, la première lettre, jusqu’à la dernière, le tav.

La pratique des lois pour se construire !

Faire résider la Présence divine dans ce monde relève de l’utopie si l’homme se borne uniquement à réfléchir sans concrétiser ses pensées par des actes. C’est pour cette raison que suivre la loi juive ou halakha est si importante !

En réalité, préparer une résidence pour « hakala », « la Fiancée », surnom poétique de la Chékhina dans notre Tradition passe obligatoirement par l’étude et la mise en pratique des lois du judaïsme (en hébreu « hakala » et « halakha » ont les mêmes lettres). D’après cette lecture, le travail ou « hamélakha » demandé lors de la construction du Mishkan signifie aussi « èm-halakha », selon une combinaison de lettres, qu’on peut traduire par « mère » ou fondement de la halakha.

Mais que se cache-t-il sous les tapis ?

Voyons en quoi les 10 tapis et leurs composantes sont reliés à la loi juive.

Tout d’abord, la Tora nous parle de 10 tapis. Le nombre 10 correspond en hébreu à la lettre youd. Semblable à un point, elle est la plus petite des lettres de l’alphabet hébraïque. Si l’on écrit son nom comme elle est épelée, on obtient alors trois lettres : youd-vav-daleth. Elles constituent autant d’étapes conduisant à la détermination de la loi juive ou halakha

En effet, le youd fait allusion aux 10 paroles du Sinaï, fondement de la Tora écrite. La lettre suivante, vav, de valeur numérique 6, rappelle les 6 ordres de la Michna, fondement de la Tora orale. Enfin, la lettre Daleth, qui vaut 4, est à mettre en parallèle avec les 4 coudées de la halakha. Le déploiement dans l’espace de la lettre youd [ on part du point (youd), en passant par la ligne (forme du vav) pour arriver au plan (forme du daleth) ] nous conduit inéluctablement vers … « yériot », les tapis proprement dit.

Ce mot employé par la Tora a la même valeur numérique (690) que celle de « Choul’han 'Aroukh », le code de loi !

Tapis : mode d’emploi

La Tora nous révèle ensuite les éléments entrant dans la composition de ces tapis. En d’autres termes, les « matériaux » nécessaires pour arriver à la décision légale.

Tout d’abord « chech moshzar » : le lin retors. Le mot « chech », lin, signifie aussi le nombre 6 en hébreu. Il constitue une allusion à la Tora orale, basée sur les 6 ordres de la Michna.

« Moshzar » a la même valeur numérique que l’expression « ‘oz Tanakh », la force du Tanakh. Il faut donc créer un lien puissant entre les versets du Tanakh, la Tora écrite, et la Tora orale, représentée par la Michna.

Le Bleu d’azur, où l’harmonie entre l’écrit et l’oral

Cette union est réalisée par «le tékhélet », les étoffes d’azur. En effet, le mot « tékhélet » s’écrit tav-kaf-lamed-tav. Les deux lettres « tav » sont une allusion aux deux « torot », la Tora écrite et la Tora orale. Elles sont la seule source d’inspiration pour l’émergence de décisions halakhiques puisqu’elles représentent la totalité du message divin. C’est pourquoi les lettres centrales du mot « tékhélet » soit kaf et lamed, forment le mot « kol », tout, comme l’enseigne dans les Pirké Avoth (5,25) le Sage Ben Bag bag : « tourne et retourne la Tora, car elle contient tout ». Une fois que Michna et Tanakh sont solidement reliés, il faut maintenant comprendre la façon dont les « fils » de sagesse sont entrelacés : c’est ce à quoi la pourpre ou « argaman » permet d’accéder.

Guémara, quand tu nous tiens

Il s’agit de l’étude de la Guémara. En effet, le mot « véargaman » mentionné dans le verset s’écrit de la façon suivante : vav-aleph-resh-guimel-mem-noun.

Les 4 lettres centrales du mot, mises dans un autre ordre, composent le mot « guémara ». De plus, les lettres périphériques sont le vav (6) et le noun (50). Si on ajoute à 56 ( la somme du vav et du noun ) les 4 lettres centrales, on aboutit à 60, qui correspond au nombre de traités du Talmud.

Qui sert D-ieu ? Celui qui répète encore et encore son étude

Le Talmid ‘hakham authentique, expert dans la sagesse du Talmud, prend sur lui le joug de l’étude des deux « torot », jour et nuit. Ceci correspond à «vétolaat chani », « et l’écarlate ». En effet, les lettres de « vétolaat » forment l’expression « ’ol tav - tav », soit le joug des deux « tav », la Tora orale et la Tora écrite.

Cette étude acharnée passe par la répétition incessante de son étude : ceci correspond à « chani », relié au verbe « chana », répéter. C’est de cette manière qu’on acquiert la Tora.

Et après tout cela, en route vers la connaissance cachée

Lorsque le maître en arrive à circuler avec aisance dans toutes les parties de la Tora dévoilée, Hachem lui donne alors accès aux profondeurs de Sa Sagesse : il s’agit de l’étude de la Kabbala. Une allusion à cela se trouve dans la suite du verset : les tapis sont damassés de représentations de chérubins ou « kérouvim ». Elles rappellent que ces créatures célestes gardent les abords de l’arbre de vie, c’est-à-dire les secrets de la Tora

Bien que le Sage authentique en soit arrivé à percer les mystères les plus profonds de la Tora, il doit se rappeler l’enseignement de Chim'on, le fils de Rabban Gamliel, à savoir que « eïn hamidrash ikar éla hamaassé » : « l’essentiel n’est pas dans l’étude mais dans l’action » (Pirké Avoth 1,17). C’est pourquoi la Tora attache le mot « kérouvim » qui représente le plus haut niveau de la Tora, au mot « maassé », l’action !

L’étude n’est pas la finalité !
Une étude qui ne s’inscrit pas dans les actes prescrits par la halakha n’est pas en mesure de porter ses fruits ! Hachem veut faire résider sa Présence parmi nous, dans un Mishkan que nous devons édifier en Son honneur. C’est par les actes que nous ancrons Sa Présence dans notre monde. La valeur numérique de « hamishkan » est la même que « maassé », l’action …

Redonner une âme à nos actions

Mais cette réalisation dans le quotidien ne doit pas se déconnecter de notre intériorité. Autrement dit, nous devons donner du sens à nos actes, et c’est ce que l’étude nous permet de réaliser. Il faut donc attacher solidement « maassé », l’action, à « ’hoshev », lié à « ma’hashava », la pensée, pour former « maassé ’hoshev », l’expression suivante qu’emploie la Tora. Les « kérouvim » représentent la relation à l’autre, à l’instar de ceux qui se trouvaient dans le Saint des saints, et qui étaient en position de face à face.

La fin du verset explique que l’artisan (c’est-à-dire le sage de cœur) a élaboré les chérubins par « maassé ’hoshev ».

Le mot de la fin : vers la Vérité

Autrement dit, toute la finalité de l’étude de la Tora et de sa mise en pratique visent à agir (maassé) avec son prochain (kérouvim) avec droiture et honnêteté, sans arrière pensée (’hoshev). Tel était le dérekh, la voie qu’empruntait Ya'aqov notre patriarche, dont la qualité principale était la recherche de la Vérité.

Les mots « ’assa otam », il les a faits, qui finissent le verset, peuvent se lire « ’assa émet », il a bâti le émet, la Vérité.

Ce Dvar Tora est dédié à la guérison de Israël ben Sara.