Bnei Noa'h : premières réflexions


Je vis à Paris et j’ai récemment découvert l’abondance de textes consacrés aux Bnei Noah. Si j’avais résidé au cœur de Tel Aviv et découvert en toute objectivité le monde des Haredim ainsi que la sincérité de l’exigence morale comme des attentes pour toute l’humanité de la tradition juive, le pas accompli aurait été, je pense, comparable.

Une évolution ancrée dans le temps

Ce cheminement s’est bien sûr accompli sur plusieurs années, marquant de véritables victoires sur ce qu’aurait pu être ma vie sans un espoir dans la vérité du judaïsme. J’ai connu parfois aussi des défaites douloureuses face à mes exigences et par conséquent mes espoirs à moyen terme. Cependant, il portait enfin un nom.

Il faut reconnaître que contre toute vraisemblance et face notamment à mon rapport à la société dans laquelle je vis, je continue à espérer en une conversion. Mais l’attente d’aboutissements le plus probablement situés hors de notre vie actuelle fait partie intégrante du religieux. Dans le judaïsme, il s’agit de l’attente messianique et donc de la reconstruction du Temple ; dans des religions dont je comprends de moins en moins la démarche la fin d’un monde créé par D-ieu (à quoi bon alors le progrès et plus encore la violence revendiqués par leurs expressions politiques ?)

Je ne suis loin d’être naïf et j’avoue même au contraire avoir plutôt péché dans le domaine de la contestation. J’ai souvent exprimé ma méfiance face aux dérives d’un monde européen mélangeant idées eugénistes d’un autre temps et culte des apparences. Ce qui signifiait nier le Créateur comme le libre-arbitre pour tout attribuer aux gènes dans l’ignorance totale des notions de bien et de mal, de sagesse, d’intelligence et de connaissance. Et donc du respect pour tout être humain qui le méritait.

Mais j’ai conscience que de la remise en cause d’une idolâtrie supposée à la colère, il y a un pas trop aisé à franchir dans la rigueur de certaines sociétés. Or, je crois profondément non seulement en D-ieu mais en l’avenir du judaïsme orthodoxe comme en la mémoire de la Shoah. Basculer dans l’excès politique serait comme de toucher à l’Arbre de la connaissance du bien et du mal.

Pour ajouter un dernier mot sur ce sujet, je partage l’opinion nuancée de rabbins sur la « société du spectacle » en comparaison de crimes commis au nom d’idoles d’or et d’argent. Dans le passé, j’ai même été accueilli par de véritables Justes dans de tels milieux. Mais mon expérience quotidienne m’amène à m’interroger sur d’autres interdits face à des sociétés devenues invivables au sens propre pour de nombreux êtres humains, ceux-ci finissant par sombrer dans le désespoir et par conséquent dans les pires péchés.

Être noa’hide signifie pour moi de justement établir un barrage contre ces deux formes d’idolâtrie : comme poser un rocher pour arrêter toute haine, puisque nos souffrances surviennent dans un monde livré à une tempête dans laquelle on pourra aussi espérer des changements en tout être humain. Une manière de dire : non, ces sociétés ne sont pas parfaites, mais je me souviens de l’influence qu’a pu avoir le judaïsme sur le monde non-juif ; des familles unies dans le respect d’un monothéisme réel, de toute les manifestations de 'hessed, du développement intellectuel et éthique de l’humanité qu’il a favorisé, voire de cette étincelle de sainteté qui est parvenue jusque dans d’autres courants politiques et religieux.

Tolstoï n’a-t-il pas réagi au massacre de Kichinev ? Les Dix tribus perdues n’ont-elle pas essaimé selon certains jusqu’en Inde ? Même la Chine finira par accepter une société plus juste afin de pouvoir commercer avec le reste du monde sans l’appauvrir tout entier.

Il nous faut nous souvenir aussi du bien. Et je crois qu’une étude minimale des Textes peut, au moins dans certains cas, le servir. Cette idée est très discutée, mais dans les Lois noa’hides, figurent l’interdiction de l’idolâtrie, du meurtre, du vol, de la dépravation et de toute autre forme de cruauté. Pas explicitement celle de l’Étude. Il s’y exprime bien au contraire la reconnaissance du Créateur de l’univers. J’oserai humblement ajouter le rejet du nihilisme, l’établissement de tribunaux supposant elle-même une éthique véritable et immuable.

Yann Caro, France