Sciences et éthique (2)


Ce qui suit est la deuxième partie d'un extrait d'une intervention d'Élie Wiesel lors d'une conférence récente tenue aux États-Unis. (Pour lire la première partie, cliquez ici.)

Je me suis dit : « Mon D-ieu ! Ce Johann Silber possédait un doctorat d'une université allemande prestigieuse.» Vous savez sans doute qu'à cette époque, obtenir un doctorat en Allemagne était bien plus difficile que cela l'est de nos jours aux États-Unis ou en Israël. Que s'était-il donc passé ? Comment fut-il possible que l'éducation ne se révéla pas être une barrière au barbarisme ? Pour quelle raison un peuple cultivé n'empêcha pas Silber de faire ce qu'il fit ?

Nous avons appris de l'histoire l'existence d'apparitions soudaines de folie. Les Croisades furent une folie, une folie totale. L'Inquisition fut une folie et d'une certaine façon, même Hitler et la Solution finale furent une folie. Et de nos jours, si nous ne faisons pas extrêmement attention, la propagation du fanatisme dans le monde – qui gagne du terrain chaque jour – peut se développer en une folie ravageuse et destructrice. Un phénomène identique pourrait se produire avec la science : celle-ci pourrait tout simplement perdre sa portée éthique.

Les premiers experts à joindre les programmes nazis d'Hitler furent les docteurs. Les médecins mirent en place le « programme euthanasie.» Nous avons également appris ce qui se passa dans les camps de concentration où les expériences « médicales » et « chirurgicales » furent imposées de force sur des prisonniers impuissants. Les professeurs en médecine réalisèrent bel et bien des recherches sur des sujets humains, sans anesthésie, peut-être avec le prétexte que cela serait d'un profit quelconque pour la science et pour l'humanité. (…)

Dubnow, comme nous le savons, se trouvait dans le ghetto. Il écrivait « L'histoire du peuple juif », mais il ne le finit pas. Le dernier chapitre de cet ouvrage monumental fut écrit dans le ghetto, mais il disparut. Nous ne savons pas où il se trouve, mais je suis certain qu'il doit être caché quelque part, comme l'ont été les journaux intimes originaux qui ont été découverts dans des containers de lait à Varsovie ou dans les Sonderkommando de Birkenau. Ceux-là ont été trouvés et un jour, nous trouverons les écrits de Dubnow.

Dans le dernier volume qu'il parvint à publier, Dubnow écrit : « À la fin de ma vie, j'aimerais revenir dans ma ville natale en Russie blanche. Je ne l'ai pas vue depuis 30 années. J'aimerais me rendre au cimetière sur la tombe de mon grand-père, le grand Rabbi ben Zion. Voici ce que je lui chuchoterais :

'C'est moi, ton petit-fils Chim'on. Je suis venu ici à un âge qui était le tien lorsque tu quittas ce monde. Te souviens-tu de ma rébellion contre le judaïsme ? De mon hostilité envers toutes les choses que tu considérais comme Saintes ? Te souviens-tu de cela ? De ta tristesse qui fut la tienne lorsque je te quittai, ainsi que ton style de vie ? Te souviens-tu de cela grand-père ? Tu m'avais alors dit qu'un jour, je reviendrais à la source que je rejetais parce que je considérais le judaïsme comme une caricature. Te souviens-tu de cela grand-père ? Et bien, Rabbi ben Zion, mon grand-père, constate par toi-même : ta prophétie a été remplie'.»

Cependant, Dubnow ne retourna pas en sa ville natale. Il fut assassiné dans le ghetto par un de ses élèves, Johann Silber qui « possédait un doctorat. » Par conséquent, mer chers collègues, je vous demande de prendre conscience que la science, malgré toute sa grandeur, sa profondeur et avec toutes les opinions fascinantes que vous avez à propos de l'univers et de ses galaxies, n'est pas suffisante si on la considère en tant que telle. S'il vous plait, souvenez-vous que même si le mystère de l'être humain peut sans doute résider dans les galaxies, il se trouve encore plus dans le cœur de l'homme.

Élie Wiesel