Sciences et éthique (1)


Ce qui suit est la première partie d'un extrait d'une intervention d'Élie Wiesel lors d'une conférence récente tenue aux États-Unis.

La science peut-elle être éthique ? Est-elle supposée être éthique ?

Je suis un étudiant de philosophie. Au début, j'avais en fait pensé étudier la musique ; à vrai dire, ce n'était pas tellement par amour de la musique. Plutôt, la raison était que la musique n'a jamais causé de guerre. Ce sont seulement les mots qui provoquent les guerres ; j'étais effrayé des mots et conséquemment, je me demandais s'il ne fallait pas mieux que j'étudie la musique ou que je devienne un chef d'orchestre. Cependant, je choisi la philosophie à cause des questions qu'elle traite. Je dois ajouter que j'ai presque quitté la philosophie à cause des réponses qu'elle fournit. (...)

Les question que vous posez – vous les scientifiques – à propos de l'origine de l'univers et de la fin des temps possèdent des réponses mystiques. De fait, toutes les questions que vous posez à ce sujet ont été posées, étudiées et transmises au sein du mysticisme, même si cela a pu se faire à l'occasion en l'absence de mots. Vous, scientifiques que j'admire, nous avez donné une vision de la façon dont l'univers est constitué. Cependant, selon moi, il existe une question que nous n'avez pas posée, consciemment ou pas : « Pour quelle raison existe-t-il un univers ?»

Selon le mysticisme, nous savons pour quelle raison D-ieu a créé le monde. (…) On nous dit aujourd'hui que cet immense univers apparut – mon D-ieu – il y a plusieurs milliards d'années. Peu importe qu'il s'agisse de 17 milliards ou de 300 millions. Hegel a déjà posé la question : « Que faisait donc D-ieu avant d'avoir créé l'univers ? » Je suis également un étudiant en histoire. J'adore l'histoire ; tout d'abord grâce à mon passé de 'hassid et d'étude talmudique. Dans le Talmud, une question revient sans cesse : « Ma ko machma lan (« Qu'apprenons-nous de cela ?») En d'autres termes : qu'est-ce que cela signifie-t-il ?

Nous pouvons réaliser qu'il existe un univers, mais qu'est-ce que cela peut-il bien signifier ?(...) Quel est le sens profond de l'existence de l'univers ?

Dans la tradition juive, nous avons toujours été réticents par rapport à l'histoire. De fait, nous ne nous sommes pas très bien débrouillés avec l'histoire. Nous n'avons pas aimé nos historiens anciens – tel que Joseph Flavius – parce qu'ils étaient trop proches des romains. Flavius était un brillant général juif qui s'est abandonné avec les romains parce qu'il fut séduit par le luxe et la puissance du pouvoir de Rome. Il devint un porte-parole de Rome pour les juifs, plutôt que d'être le porte-parole des juifs pour Rome.

Ensuite, nous eûmes l'historien Heinrich Gretz en Allemagne. Personnellement, je ne l'aime pas à cause de sa haine véritable des 'hassidim. Un historien plus récent rendit justice aux 'hassidim ; il adorait les 'hassidim : son nom est Chim'on Dubnov. Un jour, je consultais l'Encyclopédie Judaïca pour obtenir des informations à son propos et je trouvai que Chim'on Dubnov avait enseigné pendant plusieurs années en Allemagne. Ensuite, il partit s'installer à Latvia, puis à Riga, où il fut obligé de vivre dans le ghetto. Le 7 ou 9 décembre 1941, Dubnow fut tué par un de ses anciens étudiants. Qui était cet étudiant ? Pour quelle raison a-t-il tué Dubnow ?

Ceci était le puzzle sur lequel je réfléchissais en cherchant toutes les sources que je pouvais trouver afin d'obtenir des réponses. J'ai finalement découvert que Dubnow fut tué par le responsable de la Gestapo de la ville de Riga et que cet homme – du nom de Dr. Johann Silber – avait été un de ses élèves. J'ai ensuite appris que ce Johann Silber avait pris l'habitude de se rendre dans le ghetto afin de se moquer de Dubnow et de le ridiculiser.

Silber demandait à Dubnow : « Professeur, êtes-vous toujours un humaniste ?» Et Dubnow de répondre : « Oui ». « Croyez-vous encore à la condition humaine ? » « Oui », répondait Dubnow. Et Silber de dire : « La semaine dernière, nous avons exécuté 700 juifs avec ma participation. Et vous déclarez encore que vous croyez en la nature humaine ? » Et Dubnow de se saisir de son crayon et papier : « Combien avez-vous tué de juifs exactement avez-vous dit ? » Il resta un historien jusqu'à son dernier jour !

Élie Wiesel