L'immobilité du voyage


Daniel (nom d'emprunt) ne peut plus bouger. Ce n'est pas la volonté qui lui manque d'étendre ses membres ankylosés. Cependant, il lui semble que le moindre geste qu'il esquisserait pourrait lui coûter la vie. Au moindre effort supplémentaire, Daniel est convaincu que son cœur s'arrêterait net de battre. Ainsi allongé sur son lit, il attend que les secondes passent ; en même temps, il demande au Créateur de continuer à faire battre son cœur : une seconde supplémentaire, encore une seconde...

Le temps suspendu

Pendant ces instants cruciaux, le temps perd la valeur qu'on lui attribue le plus souvent. Lorsque chaque seconde acquiert l'aspect d'incertitude absolue, une minute équivaut à une tranche de vie. Une heure devient un concept flou et un jour est incompréhensible. Voilà donc des personnes réunies dans la même pièce – autour du lit dans lequel Daniel gît – qui possèdent chacune sa propre valeur du temps : Daniel, sa femme, le médecin...

À vrai dire, si Daniel prie pour que son cœur continue à battre, ce n'est pas réellement pour le bien être de son corps. L'ironie de la situation est que Daniel prie pour continuer à vivre... afin de pouvoir mieux se détacher de son enveloppe corporelle. Le corps devient le véhicule qui permet d'atteindre un objectif qui le dépasse entièrement. Sans lui : point d'avancée possible, mais avec lui, l'avancée est ralentie. En d'autres termes, Daniel vit précisément la complexité et les oppositions de la vie. Certes, nous les vivons tous, mais lui les vit d'une façon plus forte que la plupart d'entre nous.

Pendant ces secondes qui s'écoulent à un rythme frénétiquement lent, Daniel se sent devenir le possesseur d'un trésor qu'il n'avait jamais connu. À ses yeux, le matériel a perdu la valeur qu'il prétendait avoir et toutes les richesses de ce monde lui sont devenues repoussantes. À l'écho des battements de son cœur répond son envie intense de vivre à leur juste mesure ces secondes inestimables.

La vision d'une grande lumière envahit doucement l'esprit de Daniel. À sa lueur, la vie qui semble maintenant lui échapper révèle sa véritable nature. Qu'elles sont loin les envies d'achats, de possession et d'autres plaisirs matériels ! Le corps est devenu le dépositaire de l'essence de Daniel : son immatérialité. Détaché de son aspect physique, il perçoit en cet instant son essence profonde : l'impalpable et l'inconcevable. Un ange dans un corps d'homme est né en ce monde, à la seconde précise où tout porte à croire qu'il va le quitter.

Les personnes qui s'affairent autour de lui s'occupent d'un corps qui ne lui appartient plus, d'une chose qui n'est pas lui. Ce qui doit être fait doit l'être ; cependant, Daniel est ailleurs : si près de D-ieu ! Les plaisirs de ce monde n'ont plus aucun pouvoir ni attache sur lui. Qui penserait à eux au moment où le Roi vous ouvre les portes du palais ?! Une seule envie le maintient en vie : celle de s'élancer le plus vite possible pour franchir leur fronton.

Doucement, Daniel prend conscience qu'il s'endort. Une crainte le submerge : celle de s'endormir simplement, pour se réveiller réellement dans ce monde. Le palais céleste s'éloigne de sa vue et les voix environnantes se font plus audibles. À son grand regret, Daniel réalise qu'il rejoint la terre. Comment pourra-t-il reprendre la vie comme avant ? Que pourra-t-il dire à sa femme et à ses enfants à propos de son voyage particulier ?

Daniel ne peut pas remercier le Créateur de lui redonner la vie. Il ne l'a pas demandé ; il l'accepte néanmoins sans broncher, car venue du Ciel. Lui aurait-on demandé son avis... Partir ? Il ne l'avait pas demandé. Revenir ? Encore moins ! D-ieu se joue de nous, pour notre bien. Qu'il est doux de se savoir ainsi accompagné.

La santé recouvrée, Daniel reprend son rythme de vie et ses occupations quotidiennes. Il essaie de garder en mémoire son voyage et ce qu'il y a appris. Les tiraillements sont nombreux entre le lieu éloigné où il aurait aimé se rendre et celui où il aimerait ne plus être. Pourtant, c'est dans la joie que Daniel avance sur le chemin que D-ieu lui présente. Certes, il prie pour conserver la santé ; cependant, il sait que dans le cas contraire, d'autres plaisirs l'attendent...