L'impatience du Tourment


Rebecca Wengrow a eu la gentillesse de nous donner l'autorisation de publier ce très bel article. Merci !

De chaque côté d’une longue table, comme une mer ouverte, les hommes d’un côté, de l’autre, les femmes, tous ensemble, âmes perdues, éperdues, espérant un miracle, croyant aux miracles. Le grand Rav, posé dans sa vérité, soigne leurs plaies, les referme, pardonne, bénit quiconque sait patienter, le temps qu’il fasse sonner un nom. N’importe lequel. Aucun ordre logique. Arrivé en premier ne passera pas si vite. Arrivé en dernier n’attendra pas si longtemps. Mais attendre. Attendre des heures durant s’il le fallait, juste pour cette minute là. 

Cette minute de remise entre ses mains. Tout lui donner en un instant. La crainte, le tourment, le drame, la tristesse, le chagrin, le doute, l’interrogation. Attendre encore et encore, sa réponse et sa bénédiction. Ou juste sa bénédiction.

Nina avait commencé à remplir sa fiche et faisait la queue derrière les femmes, entre elles, au milieu d’elles. Lui, posé au centre du bout de la table, sur une chaise en bois simple, trône de son humilité, le visage affaiblit, le regard sans âge, habité de bonté, perçait à jour la moindre intimité. Il caressait le visage des hommes. Tendait son regard aux femmes. 

Des dizaines de femmes en file devant Nina, s’impatientaient sans aucune pudeur. L’épuisement, l’injustice de ne pas être encore passé leur ôtait toute décence. Comme s’il s’était s’agit d’un jour de fête à la caisse d’un quelconque supermarché. Nina arrivait à s’extraire de la collectivité pour l’observer, lui, le grand Rav. Venu de l’autre bout du monde, il passait de quartier en quartier, de commune en commune, sans autre tâche que de donner. Sans histoire d’argent. Juste aider. Elle l’observait, cherchait son regard. Ou était-ce lui qui l’observait alors qu’elle baissait les yeux ! D’origine hongroise et rescapé de la Shoa. Elle savait ça de lui. Peut-être n’était-elle là que pour ça.

Sur la fiche, à côté de Demande personnelle, Nina n’inscrivait rien. Ne savait pas. Une pile de fiches s’accumulait devant lui. Il les touchait, les regardait à peine. Ses accompagnateurs suivait son regard et annonçait un nom, puis encore un autre. Aucune régularité, aucun rythme, d’un nom à un autre cela pouvait durer quelques minutes, ou la moitié d’une heure.

Nina ferma ses yeux et vit d’autres files, d’autres noms dits par d’autres individus de l’espèce humaine. Tous ces noms se seraient tus alors. Les mains collées contre un sexe qu’ils auraient voulu cacher, les pieds dans la neige, les yeux baissés dans une respiration à peine audible. Ne pas respirer trop fort. Juste assez pour paraître capable de vivre encore un peu.

Nina rouvrit ses yeux quand la femme devant elle, portant un foulard blanc sur la tête, la prit à témoin.

- Vous vous rendez compte, je suis arrivée à 14 h et il est presque 20 h.

- Mais pourquoi dites vous cela, vous savez bien que vous êtes prête à rester jusqu’au bout ! Attendre pour qu’il vous fasse du bien, ce n’est plus attendre alors ! Non ? Avait dit timidement Nina.

- Oui, c’est vrai. Avait-elle souri, gêné. Quel grand homme ! Tout ce qu’il touche respire de nouveau !

Sous son foulard Nina voyait le bleu de ses yeux et derrière son impatience, elle savait sa foi et sentait sa douleur.

- Moi, je vais devoir partir, je ne pourrai pas rester toute la nuit. Continua Nina.

- C’est dommage, si près du but ! Rétorqua la femme au foulard blanc.

Un groupe de femmes entourait Nina à présent, chacune relatant que tel ou tel rabbin l’avait sauvée, que tel autre avait prédit ce qui leur était arrivé, et surtout combien elles étaient heureuses d’être là. Nina voulait partir, mais elle ne se décidait pas à quitter la synagogue. Celle de son enfance. De sa rue. De la rue de l’atelier. Celui de son père de douze ans derrière une machine à coudre. Trop petit pour atteindre la pédale. Trop petit pour tout, sauf pour vivre. 

Nina se sentait bien là, dans la foi, si loin de la pratique. Le chahut fut interrompu par la lecture du Kaddish. Nina chérissait cette prière, tant elle avait conscience qu’elle accompagnerait inévitablement ses souffrances à venir.

Pendant ce temps de la prière, Nina continuait d’écouter. Comas, maladies incurables, divorces. Elles livraient leurs maux comme dans la salle d’attente du médecin. L’issue de cette attente devait être bonne forcément. Nécessaire. Le chaos des femmes s’éloignait, leurs mots se précisaient autour de Nina. Deux heures étaient déjà passées qu’elle n’avait pas avancé d’un pas. A côté de : « Demande personnelle », toujours le vide. A ce qu’elle voulait lui demander, elle savait qu’elle n’obtiendrait aucune réponse. La fiche à la main, elle restait là, au milieu des femmes, c’était suffisant.

Après le Kaddish, les noms continuèrent à résonner. Un jeune homme se rapprocha de l’oreille du grand Rav. Le brouhaha devint flou autour de Nina. Il se dissipait pour laisser place au chuchotement. Quand il releva son visage, Nina vit quelques larmes furtivement essuyées d’un revers de main. Celui venu de l’autre bout du monde demanda l’oreille. Celle du jeune homme se baissa alors jusqu’à la bouche et s’offrit. Le grand Rav y déversa des mots bienveillants, sûrement, car cette fois, un lumineux sourire s’étalait sur le visage du jeune homme. Nina fixait cela. Ce mot coulant de l’oreille à l’âme. Devenir ce mot là. Ne plus être une forme matérielle mais une prière salvatrice.

- Pourquoi tu es là toi ?

La femme au foulard blanc ramena l’esprit de Nina dans le hall de la synagogue.

- Je ne sais pas vraiment ! Pour te rencontrer peut-être ! Et toi ?

- Pour mon compagnon sorti du coma. On lui avait donné un mois. Il est bien vivant maintenant. Un ami me l’avait prédit. Je n’avais pas voulu croire. Puis, j’ai rencontré ce Rav. Il avait prié pour lui. Je viens le remercier de ce miracle. J’attends pour ça.

- Je comprends. C’est fort ! Répondit Nina dans un sourire.

- Oui, tellement ! Attend, et tu verras ! Conseilla fermement la femme au foulard blanc.

Nina se trouvait là sur l’appel d’un ami. Elle l’avait cherché, mais de l’autre côté de la table, aucun visage d’homme connu. Des tas d’individus arrivaient encore, remplissaient leurs fiches. Les mains se passaient des stylos, les voix montaient, la foule se faisait oppressante. Les accompagnateurs raffermirent le ton pour demander un peu de dignité, de calme. Mais les tourments de la foule s’élevaient bien plus haut et bien plus fort que la patience. Le tourment impatient tapait contre le ventre, consumait le bord des lèvres. Qu’on les délivre au nom de D-ieu, que le miracle opère, que la bénédiction pénètre, qu’ils puissent rentrer chez eux, apaisés. 

Nina commençait à entendre les battements de son cœur frapper contre ses tempes. Il était temps. Elle entra une dernière fois dans le regard du grand Rav. Ce regard revenu de si loin. Puis, elle prit la main de la femme au foulard blanc et y inscrivit au stylo les prénoms de ses fils.

- Je ne peux attendre. Je l’ai vu, ça me suffit. Et puis, tu le feras si tu peux, pour moi.

- D’accord, mais la fiche, tu l’as remplie, alors confie la moi, je la lui donnerai.

- Non non ! Ce n’est pas la peine.

Les deux femmes eurent un regard l’une sur l’autre sans autre geste. Nina traversa la foule, la chaleur, l’étouffement. En rentrant dans la voiture, elle se rendit compte que la fiche avait disparu. Elle fouilla dans ses poches, mais rien.

La femme au foulard blanc tendit sa main et la fiche de Nina. A l’endroit de « demande personnelle » était inscrit : « Quel est votre tourment, grand Rav ?» Sans un mot, son regard passa de la fiche aux prénoms inscrits dans la main, puis se leva sur les yeux bleus vidés de patience. Il bénit la femme au foulard blanc et glissa la demande de Nina dans sa poche.  (Jérusalem Post)