Les gens sympas d'Utopia


On s’imagine que l’antisémitisme est quelque chose d’hivernal, de grippal, de viral. On s’imagine que l’été, quand les cigales sont là, et que le soir le soleil est orange et les peaux dorées, nous n’avons rien à craindre de la haine. On s’imagine que la haine habite loin de l’été, des villas, des piscines et, au hasard, de la jolie ville d’Avignon, là même où se trouve un fameux pont sur lequel on danse.

Je m’y suis promené, mais je n’ai pas eu le temps de danser : le bal a été gâché, si vous voulez savoir. Collé au Palais des Papes se trouve un gentil petit cinéma qui ne paye pas de mine. Il est fleuri et accueillant, ses abords sont propres, son entrée est vaste et claire, son programme est alléchant. Que des bons films, bien choisis, bien triés, bien sélectionnés. Le problème est que j’ai bien l’impression que les propriétaires, ou les gérants, aimeraient aussi choisir les spectateurs, trier les abonnés, sélectionner les clients : « Utopia » est le nom du cinéma (5, rue Figuière, 84 000 Avignon), mais il est hélas le nom d’autre chose. L’utopie dont il est ici question apparaît clairement dès qu’on lit le programme édité et distribué gratuitement par ce cinéma. 

Le temps qu’il reste est un très beau film palestinien, et dont la beauté est (ça ne surprendra toujours que les mêmes) louée en Israël même. Il s’agit d’un long-métrage signé d’un grand cinéaste : Elia Suleiman. Il fut un événement marquant du dernier festival de Cannes et l’on peut regretter qu’il n’ait obtenu aucune récompense, de même que je ne me remettrai jamais que, l’an dernier, Valse avec Bachir n’ait pas eu la Palme d’Or.

Mais entrons dès à présent dans le vif du sujet, c’est-à-dire de la critique que font, qu’on fait, de ce film les gens anonymes d’Utopia, car ce qui suit, évidemment, n’est pas signé. Au moins, dans Je suis partout, Brasillach signait, lui. Il signait « Robert Brasillach » et c’était un salaud mais un salaud qui signait. Il faut toujours opérer une distinction entre un salaud qui signe et un salaud qui ne signe pas. La haine persiste toujours, mais tantôt elle signe et tantôt elle ne signe pas. Utopia, c’est de la haine qui ne signe pas : c’est de l’utopie de groupe, du paraphe de lâche, du ratonage intellectuel. C’est de la lettre anonyme, et fière de l’être.

Yann Moix

Ça débute comme ça : « Les tragédies de l’histoire sont souvent grotesques. Les Palestiniens vivent depuis 1948 un cauchemar kafkaïen. » Le ton est donné. Ce n’est d’ailleurs pas un ton, qui est donné, c’est un coup. « Quelques massacres plus tard, perpétrés par les milices juives… » Là, ce n’est plus un ton qui est donné, ni un coup qui est porté, c’est un halali qui est sonné. Le mot « milice » collé au mot « juif », ce n’est pas un oxymore, c’est une honte. C’est définir, évacuant Auschwitz d’un coup d’adjectif non seulement mal placé mais déplacé, un concept qui donnerait aussitôt vie, dans la foulée, à de jolis avatars comme des nazis juifs, des fascistes juifs, des hitlériens juifs. 

Je sais bien que ces temps-ci, on tente de faire passer absolument les juifs d’Israël pour les petits-enfants naturels de Hitler. Pour les petits-neveux de Himmler. Et c’est sans doute cela qui autorise les bobos ultra-gauchisants d’Utopia à écrire des phrases comme celle qui va suivre, et qui m’aura percuté en plein coeur de l’été : « Elia Suleiman revient sur son enfance dans une école juive où la lobotomisation sioniste des élèves filait bon train… » La « lobotomisation sioniste » : vous n’avez pas rêvé, non. Vous avez cauchemardé, certes, mais vous n’avez pas rêvé.

Ce n’est pas Alain Soral qui a écrit cela, ni Robert Faurisson, ni Dieudonné. Ce n’est pas Robert Brasillach, ou plutôt si : ce sont les Brasillach d’aujourd’hui. Ils ne se déguisent plus en officiers allemands, avec des bottes et des insignes ; ils portent des sandalettes et se parfument au patchouli, aiment la poterie et les bougies bio. Ils sont très à gauche mais de la manière dont, dans les années quarante, on était très à droite. Ils ont la haine des juifs parce que les juifs représentent à leurs yeux la force impériale dark-vadorienne universelle. 

Croyant défendre la cause palestienne, ils exacerbent en réalité la haine des Israéliens ; dans leur misérable shaker intellectuel, où leurs idéologies ressemblent à leurs fromages qui puent, ces alter-bobos-mondialistes utopisés, inventent chaque jour, avec un vieux Tee-shirt « Sauvons le Larzac » très délavé, le visage nouveau de l’antisémitisme contemporain : celui des babas cools inoffensifs et intellos, cinéphiles et idiots, qui en voulant défendre des victimes réelles, définissent une manière inédite de vouloir, une fois encore et comme d’habitude, en finir avec tout ce qui est juif dans l’économie du monde.

Yann Moix