Changer de nom

Changer de nom pour changer de destin.

Changer de destin pour changer le monde.

Changer le monde pour changer notre destin.

Photo Chantal Maas : Cracovie

Souvent je dis haut et fort, ma vie jusqu’ici fut particulière.

Ma grande chance fut d’avoir un grand-père 'hassid. Un vrai, un de ces purs.

Enfant je le contemplais. Adulte je suis son enseignement.

Que n’a-t-il appris ? Tant et tant. En aucun cas la haine, la rancœur.

Pourtant, lui qui a survécu à l’enfer des camps n’avait aucun sentiment de haine. Son regard, il m’a fallu grandir et venir ici à Oswiecim pour comprendre, en disait long.

Toute la Shoah se lisait dans ses yeux. Pourtant il est resté fidèle à D-ieu.

Un miracle.

Il m’a appris, transmis cette mémoire juive. Mémoire collective. Certains semblent l’avoir oubliée ou perdue.

Lettre à mon grand-père

Dans la mémoire des trous noirs, dans le cœur, des absences, des vides.

Et le silence de plomb.

Des mises en garde : ne pars pas en train sans eau, sans nourriture. Préférer les lavabos aux douches. Sois discrète, ferme les volets, tentures avant d’allumer les bougies de Chabath !

Des souvenirs qui explosent dans la tête, telles des bombes à retardement.

Le puzzle qui ne se termine pas. Il manque encore trop de petites pièces.

Le souvenir de toi, dans les moments les plus forts, les plus difficile, ton image apparaît. Toi, si doux, si tendre, tu me manques.

Petit homme humble. Pourtant grand érudit.

Tu es seul dans mon souvenir d’enfance. Ou est-elle celle qui te manque tant ? Celle dont tu ne parles jamais ?

J’aimais te regarder plonger dans ce grand livre mystérieux. Parfois ton regard se portait sur moi, le sourire aux lèvres.

Quelle fierté, tu abandonnais, le temps d’un tendre sourire ton étude, pour moi.

Je sais que tu me vois. Je sens ton sourire lorsqu’à mon tour, je plonge dans l’étude.

Es-tu 'hassid (pieux) ou Tsadiq (homme juste) ? « Zékher tsadiq li-verakha » « la mémoire d’un Juste est une source de bénédiction. ».

Tu m’as appris l’amour de Lui, l’amour pour Lui. L’amour de la Vie, des choses simples mais vraies. Le respect de la vie sous toutes ses formes. Le partage et la tolérance.

Tu me vois, m’observe, me guide. Je voudrais être comme toi.

Mais qu’ont-ils fait de toi ? Les « rouges » ont brisé notre famille, piétiné nos vies.

Pas de tombe, pas de pierre pour ma grand-mère, pour ma mère.

Vois, grand-père, je suis vivante, pieuse, forte. Capable de chanter, danser, rire et pleurer. Ni les nazis ni les bolcheviques n’auront la victoire finale.

Protège-moi, guides-moi, tendre Tsadiq de mon enfance bolchevique.

Ce n’est pas un beau conte mais une histoire humaine remplie de tragédie, de pogroms.

Qu’est-ce que la Shoah ? Un pogrom industriel.

Il y eut des milliers de pogroms artisanaux avant et après.

Ce tendre 'hassid m’a enseigné la tolérance, eh oui ! Le plus important : l’amour, le respect de la vie sous toutes ses formes.

Ce temps de sérénité ne fut que de courte durée. Les bolcheviques ont piétiné ma famille, et qu’il en restait. Détruit tout comme d’autres avant eux. Ils terminaient le sale boulot que d’autres avaient commencé avant eux.

Je fus « oubliée ». Chance ? Pas certain, mais un miracle oui.

Pour cela je me dois d’agir. Pour cela je me dois de lutter de toute mon énergie contre la bêtise humaine, contre l’antisémitisme, le racisme.

Pour cela je possède deux armes.

La première : refus de la haine.

La seconde : partager avec des non juifs, ma modeste connaissance. Cela doit être un partage.

Bénévole, si l’on se fait rétribuer, on devient un professeur de Judaïsme.

Si cela est gratuit, on offre, on partage avec d’autres ses réflexions.

Cela peut aller loin.

Je me rappelle, c’était dans une autre vie, deux belles histoire vraies.

La première fut la visite de la synagogue et la deuxième était un soir de Chabath dans ma modeste maison de Transylvanie. Elle faisait au total 28M2 et tout en longueur !

Après une série de « cours » ce qui me paraît très prétentieux, un des séminaristes m’a demandé de visiter la petite synagogue de Cluj.

J’en ai parlé à la communauté juive, majoritairement des personnes assez âgées.

Nous avons eu le feu vert.

Avant le Chabath, nous nous sommes retrouvés dans le centre ville. Sur le trajet, je remarquai les regards étonnés des personnes que nous croissions.

Intriguée, je me suis retournée. Derrière nous tous les étudiants du séminaire nous suivaient. La joie pour les membres de la petite communauté juive était immense.

Pour ceux qui n’ont jamais été en Transylvanie, les séminaristes, prêtres greco-catholiques portent la soutane. Quant à moi j’avais (j’ai souvent) de longues robes noires.

À la fin du Chabath lorsque le responsable de ces futurs prêtres m’ a offert un bouquet de fleurs pour le Chabath, l’émotion tant de leurs part que de moi-même n’était pas feinte.

Ma modeste demeure était tout en longueur et faisant, entrée et annexe comprise : 30m2.

Lors d’une « conférence-débat » au séminaire greco-catholique de Cluj, un des professeurs souhaitait voir le Chabath chez moi.

Ma réponse spontanée fut : oui.

Ce qui m’était pas prévu au programme était… le nombre de séminaristes.

Ils sont tous venus. Ma maison était trop petite. Parmi eux, un des futur prêtre était antisémite. Lorsqu’il est ressorti…il ne l’était plus et il ne l’est plus.

Tous les cycles, cela à duré plusieurs années, portait le même titre principal : de la connaissance naît la tolérance.