Entre joie et désespoir

(Dr Jekyll et Mr Hyde)

Rabbi Na'hman de Breslev l'a dit maintes fois : “Soyez joyeux !” De fait, cette affirmation est devenue la véritable devise des breslev. Dans tous les cas, toutes les situations, la joie ne doit pas nous quitter. L'optimisme est rigueur, tout le temps et avec tout le monde. Peu importe ce qui lui arrive, l'être humain doit être joyeux ; ceci est notre geste le plus formidable de reconnaissance envers D-ieu. Nous Le remercions, avec joie, de nous avoir donné la vie et de nous accorder ce qu'Il nous accorde, tout ce qu'Il nous accorde.

Partant de cet enseignement, certains pourraient croire que la joie dont on parle ne serait pas véritable. De quelle façon un être humain normal parviendrait à réaliser l'exploit assez remarquable d'être toujours joyeux ? A-t-on déjà entendu une telle chose ? La question devient encore plus appropriée lorsqu'on sait que dans sa courte vie, Rabbi Na'hman n'a eu qu'un seul objectif : celui de nous rapprocher de D-ieu. Partant, on peut être assurés que sa devise, “Soyez joyeux !”, ne correspond pas à un caprice d'enfant gâté.

Afin de mieux comprendre cet aspect essentiel de notre Service divin, il faut diviser le concept de la “joie constante” en deux parties distinctes... et qui sembleront opposées.

Le premier aspect de cette joie est notre travail personnel pour accepter les Décisions divines, peu importe leur nature. On comprendra qu'une personne qui gagne le gros lot de la loterie n'a nullement besoin de se forcer afin de remercier le Créateur. Cependant, celui ou celle qui semble moins chanceux et à qui on vient d'annoncer la perte de son emploi, doit également remercier D-ieu. Sur le moment, ce remerciement tire sa source de la foi ; après tout, en se servant de sa raison, cette personne serait justifiée de s'inquiéter, d'être maussade. C'est en faisant confiance à D-ieu que nous pouvons arriver à comprendre que tout est pour le mieux, absolument tout.

Plus tard, la même personne comprendra l'aspect positif de la perte de son emploi. Qu'il s'agisse d'un autre emploi trouvé, mieux rémunéré ; d'un déménagement dans une autre ville où, en fin de compte, la vie est bien plus agréable... Peu importe l'aspect positif de ce licenciement, nous devons être convaincus qu'il nous sera révélé.

Cependant, cette joie possède des limites. Si une personne pense à elle-même et à sa façon de vivre, où pourra-t-elle trouver les raisons de se satisfaire, d'être joyeuse ? Nos colères, trop nombreuses ; notre égoïsme, presque constant ; notre amour propre, disproportionné... Autant de raisons de voir ce que nous sommes sous la loupe de la vérité et... de n'avoir presque aucune raison d'être joyeux.

Ce sentiment de lassitude envers nous-mêmes est important. Il nous permet de faire une analyse objective de notre personne et de ne pas nous faire vivre avec l'idée que nous sommes une personne tellement exceptionnelle. Cependant, la nature de ce sentiment porte en elle un aspect dangereux, qui peut tuer une personne : celui de la submerger dans le désespoir. Le désespoir de ne jamais pouvoir faire de nous-mêmes une personne convenable ; celui de ne jamais arriver à être un père ou une mère digne de ce nom ; celui de rester un(e) pîètre conjoint(e), etc.

C'est en raison de ce danger mortel que nous devons absolument réserver un temps limite, déterminé à l'avance, à cette auto-analyse. Pleurer, pleurer à chaudes larmes, pleurer en ayant l'impression que cela ne s'arrêtera jamais... jusqu'à la fin de notre séance privée. C'est en étant intransigeants sur ces deux aspects : ouvrir notre cœur chaque jour, mais pendant une durée limitée, que nous pourrons réaliser l'équilibre entre la joie qui nous motive à vivre et le désespoir qui nous force à nous améliorer.

Selon Rabbi Na'hman de Breslev, chaque juif doit être un véritable Dr Jekyll et Mr Hyde. Le jour, nous sommes Dr Jekyll : une personne humaine qui saisit toutes les occasions pour remercier D-ieu. La nuit, pendant notre séance privée, nous sommes Mr Hyde : nous avouons nos défauts, nos fautes, toutes nos raisons qui feraient de nous de véritables bêtes humaines... si nous n'avions pas l'obligation d'être joyeux.

Cette séance privée, nous devons la conduire devant Celui qui nous a créés : D-ieu. Faite de préférence dans un endroit isolé, au beau milieu de la nuit, cette véritable prière se révèlera vite être notre source de vie. Dans une prochaine note, nous détaillerons les deux aspects de cette prière isolée.