L'infirme (1)

Desert Island

Ceci est la première partie d'une des "Histoires de Rabbi Na'hman" : "L'infirme."

1

Avant de mourir, un sage convoqua ses enfants et sa famille. Sa dernière volonté était qu'ils arrosent des arbres : « Vous pouvez aussi vous occuper d'autres choses, mais veillez à toujours arroser des arbres. » Il mourut, laissant des enfants, dont un fils qui ne pouvait pas marcher.

Il pouvait se tenir debout mais il ne pouvait pas marcher. Ses frères lui donnaient ce qui lui était nécessaire pour vivre. Ils lui donnaient tant, qu'il lui restait toujours quelque chose et, à force d'économiser petit à petit sur ce qu'on lui donnait, il se retrouva avec une somme rondelette. Il prit la résolution suivante : « Pourquoi être entretenu par eux ? Mieux vaut entreprendre de faire du commerce. » Bien qu'il fût infirme, il louerait un chariot, engagerait un homme de confiance et un cocher avec qui il se rendrait à Leipzig où il pourrait faire du commerce, malgré son infirmité.

Les siens furent très contents de sa décision et dirent : « Pourquoi lui donnerions-nous un pécule ? Mieux vaut qu'il gagne lui-même sa vie. » Ils lui prêtèrent de l'argent pour son entreprise. Il loua donc un chariot, engagea un homme de confiance et un cocher, puis se mit en route.

Il arriva à une auberge et son homme de confiance lui dit : « Passons la nuit ici ! » Il refusa de lui être agréable et après maintes discussions ils repartirent et s'égarèrent dans une forêt. Surgirent des brigands qui étaient devenus ce qu'ils étaient par la force des choses :

Pendant une famine, un homme était entré en ville, proclamant que quiconque voulait manger vienne le voir. Nombreux furent ceux qui accoururent. Il renvoya ceux qui ne lui seraient d'aucune aide. Puis, à l'un il disait : « Tu peux être artisan. » À l'autre, il disait : « Tu peux travailler dans un moulin. » Il choisit les jeunes gens les plus malins, les emmena dans la forêt et les persuada de se faire brigands, car « ici passent les routes de Leipzig et de Bresiau (Wroclaw), et d'autres encore. Les marchands empruntent ces routes et nous dépouillerons ces marchands et nous aurons de l'argent. » (C'est ainsi que le brigand qui avait fait la proclamation en ville les persuada.)

Donc, les brigands attaquèrent celui qui ne pouvait pas marcher, ainsi que ses employés, l'homme de confiance et le cocher. Ces derniers pouvaient s'enfuir et s'échappèrent. L'infirme resta seul dans le chariot. Les brigands se dirigèrent vers lui, s'emparèrent du coffre où était son argent, et demandèrent à l'infirme : « Pourquoi restes-tu assis ? » Il répondit qu'il ne pouvait pas marcher. Ils lui dérobèrent son coffre et les chevaux. Il resta dans le chariot.

L'homme de confiance et le cocher qui s'étaient enfuis se dirent que, étant donné que des nobles leur avaient remis des lettres de change, ils risquaient fort de se retrouver en prison s'ils rentraient chez eux. Mieux valait rester là où ils étaient et louer leurs services à quelqu'un d'autre.

L'infirme était resté dans le chariot et avait à sa disposition les provisions qu'il avait emportées. Il les mangea et lorsqu'elles se furent épuisées, il ne lui resta plus rien à manger. Que faire ? Il se jeta hors du chariot pour pouvoir manger de l'herbe. Il passa la nuit seul dans le pré et il eut si peur que ses forces le quittèrent, à tel point qu'il ne put se tenir debout. Il ne pouvait que ramper et il mangea toute l'herbe qui poussait autour de lui. Tant qu'il pouvait atteindre l'herbe et manger, il mangeait. Lorsque l'herbe eut disparu autour de lui et que sa main ne rencontra plus rien, il rampa plus loin et mangea à nouveau. Il mangea ainsi de l'herbe pendant un certain temps.

2

Une fois, il remarqua une plante dont il n'avait jamais vu la pareille. Il avait mangé des herbes tout le temps et les connaissait toutes, mais cette plante lui plut beaucoup car il n'en avait jamais vu de pareille. Il décida de l'arracher, elle et ses racines. Ce faisant, il trouva un diamant sous les racines. Ce diamant était cubique et chacune de ses facettes avait une vertu particulière. Sur une des facettes, il était écrit que celui qui tiendrait cette facette serait transporté à l'endroit où le jour et la nuit se rejoignent, c'est à dire là où le soleil et la lune se rencontrent.

En arrachant la plante et ses racines, l'infirme avait saisi la facette qui avait la vertu de le transporter là où le jour et la nuit se rejoignent. Il y fut transporté, comme il put s'en rendre compte en regardant autour de lui. Il entendit le soleil et la lune qui bavardaient.

Le soleil se plaignait auprès de la lune de ce qu'il existait un arbre qui avait de nombreuses branches, beaucoup de feuilles et beaucoup de fruits. Chaque fruit, chaque feuille, chaque branche avait une vertu particulière. Telle feuille était un remède pour enfanter, telle autre pour avoir de quoi vivre, telle autre encore était un remède contre certaine maladie, et telle autre était un remède contre une autre maladie. La moindre partie de l'arbre avait une vertu particulière. L'arbre avait besoin d'être arrosé. Il serait d'un grand secours s'il était arrosé. « Et moi, non seulement je ne l'arrose pas, mais je darde mes rayons sur lui et je le dessèche ! »

La lune répondit au soleil : « Tes soucis ne sont rien du tout. Je vais te faire part des miens. Je possède mille montagnes. Autour de ces mille montagnes, il y a encore mille montagnes. Et là se trouvent les démons qui ont des pattes de poulet. Comme ils n'ont aucune force dans leur pattes, ils prennent la force qui se trouve dans mes pieds. Et à cause de cela, je n'ai plus de force dans les pieds. J'ai une poudre qui est un remède pour mes pieds. Le vent surgit et l'emporte. »

Le soleil dit : « Ce sont là tes soucis ? Je vais te donner un remède. Il y a une route d'où partent de nombreuses routes. Une de ces routes est la route des Tzadiqim. Le Tzadiq qui marche sur cette route voit la poussière de cette route qui est répandue sous ses pas. À chaque pas qu'il fait, il foule cette poussière. Il y a une route des hérétiques. L'hérétique qui avance sur cette route, voit la poussière qui est répandue sous ses pas, etc...»

« Il y a la route des fous. Le fou qui est sur cette route, voit la poussière qui est répandue sous ses pas, et ainsi de suite. Il y a ainsi de nombreuses routes. Il y a par exemple une route où des Tzadiqim prennent sur eux de nombreuses souffrances et ils sont conduits enchaînés par des seigneurs. Ces Tzadiqim n'ont pas de forces dans les pieds. On répand sous leurs pas la poussière de cette route et leurs pieds reprennent des forces. Va donc là-bas. Il y a beaucoup de poussière et tes pieds seront guéris. »

L'infirme avait entendu tout ce que le soleil avait raconté à la lune. Il examina une autre facette du diamant et vit qu'il y était écrit que quiconque se saisirait de cette facette, serait transporté sur la route d'où partaient de nombreuses routes, la route dont le soleil avait dévoilé l'existence à la lune. Il saisit la facette et se retrouva sur cette route.

Il posa les pieds sur la route dont la poussière était un remède pour les pieds et fut aussitôt guéri. Il se mit en marche et ramassa de la poussière de toutes les routes. Il enferma un peu de chaque poussière séparément dans des sachets. Il mit de la poussière de la route des Tzadiqim dans un sachet. Il fit de même avec la poussière des autres routes. Puis, il décida de retourner dans la forêt où il avait été dépouillé, en emportant les sachets. Une fois arrivé, il choisit un arbre proche du chemin emprunté par les brigands pour commettre leurs méfaits.

Il prit de la poussière pour Tzadiqim et la mélangea à de la poussière pour fous, puis il répandit le mélange sur le chemin. Ensuite, il grimpa dans l'arbre et s'y installa pour voir ce qui allait se passer. Il vit arriver les brigands qui étaient envoyés par le vieux brigand dont nous avons parlé plus haut. Dès qu'ils furent sur le chemin, ils marchèrent sur la poudre qui y était répandue et ils devinrent des Tzadiqim. Ils se mirent à pleurer à cause des jours et des années qu'ils avaient passées à dépouiller et assassiner tant d'êtres humains. Cependant, comme la poussière pour Tzadiqim était mélangée à de la poussière pour fous, ils étaient devenus des Tzadiqim fous.

Ils commencèrent à se quereller. L'un disait à l'autre : « C'est toi qui nous a poussés à tuer ! » l'autre répondait : « C'est toi ! » Ils continuèrent à se quereller ainsi et finirent par s'entretuer. Puis, le vieux envoya d'autres brigands et il se passa la même chose qu'avec les premiers. Le manège se répéta jusqu'à ce que tous les brigands se soient entretués. Et l'infirme, qui était dans l'arbre, comprit qu'il ne restait plus qu'un brigand avec le vieux qui avait persuadé les autres de le suivre. Il descendit de son arbre, ramassa la poussière du chemin et répandit à la place uniquement de la poussière pour Tzadiqim. Puis, il regrimpa dans l'arbre.

Le vieux, qui avait envoyé tous ses hommes dont aucun n'était revenu, fut très étonné. Il décida d'aller voir ce qui se passait avec le seul homme qui lui restait. Dès qu'il eut mis le pied sur le chemin où était répandue la poussière pour Tzadiqim, il devint un Tzadiq et se mit à pleurer sur l'épaule de son compagnon à cause des années et des jours qu'il avait passés à tuer et à dépouiller tant d'êtres humains.

Il creusa des tombes, fit téchouva et fut pris de remords. Voyant qu'il faisait téchouva, l'infirme descendit de son arbre. Le brigand, apercevant un homme, se lamenta à grand bruit : « Malheur à moi ! J'ai commis tel et tel crime. Par pitié, dis-moi quelle pénitence je dois faire ! » L'infirme lui répondit : « Rends-moi le coffre que vous m'avez volé. » En effet, les brigands tenaient un registre de chaque vol qu'ils avaient commis, sa date et le nom de la victime. Le brigand dit à l'infirme : « Je vais te le rendre tout de suite. Je te tais même cadeau de tous les trésors que nous avons volés. Dis-moi seulement quelle pénitence je dois faire. »

L'infirme lui répondit : « Voici quelle sera ta pénitence: tu devras aller en ville crier et avouer : 'C'est moi qui ai fait la proclamation et j'ai commis de nombreux crimes. J'ai tué et j'ai dépouillé beaucoup d'hommes !' Voilà ta pénitence. »

Le brigand donna tous ses trésors à l'infirme et se rendit en ville avec lui. Il fit tout ce que l'autre lui avait ordonné. En ville, il fut jugé. Comme il avait tué un grand nombre de personnes, il fut condamné à être pendu à titre d'exemple afin que d'autres en tirent une leçon. Quant à l'infirme, il décida d'aller jusqu'aux deux mille montagnes voir ce qui s'y passait.

Il s'arrêta à quelque distance des deux mille montagnes. Il aperçut des myriades et des myriades de familles de démons. En effet, les démons croissent et se multiplient, ont des enfants tout comme les hommes, et sont très nombreux. Il aperçut leur souverain qui était assis sur un trône. Aucun homme « né d'une femme » (Chabath 88b) ne s'était jamais assis sur un tel trône. L'infirme vit les démons qui se moquaient. Un démon racontait comment il avait mutilé un enfant. Un autre, racontait comment il avait coupé une main. Un autre encore, racontait comment il avait coupé un pied, et autres sortes de farces.

L'infirme aperçut ensuite un père et une mère qui pleuraient. On leur demanda : « Pourquoi pleurez-vous? » Ils répondirent qu'ils avaient un fils qui avait l'habitude de partir quelque part et de revenir au bout de quelque temps. Mais aujourd'hui, un grand laps de temps s'était écoulé et il n'était pas rentré. Le père et la mère furent amenés devant le roi qui ordonna ensuite d'envoyer des émissaires dans le monde entier à la recherche du fils.

En revenant de chez le roi, les parents du démon rencontrèrent quelqu'un qui était parti avec leur fils, et qui leur demanda : « Pourquoi pleurez-vous ? » Ils lui racontèrent l'histoire. Il leur répondit :

« Je vais vous raconter une histoire : Nous avions une île sur la mer, qui était notre endroit. Le roi à qui l'île appartenait arriva et il voulut y construire des palais. Il avait déjà posé les fondations et votre fils me proposa d'aller causer du tort au roi. Nous partîmes donc pour le dépouiller de sa force. Alors le roi fit venir des docteurs, mais ils ne purent pas l'aider. Le roi fit venir des sorciers. Un des sorciers connaissait la famille de votre fils, mais il ne connaissait pas la mienne, et par conséquent il ne pouvait pas me faire de mal. Cependant il connaissait la famille de mon compagnon, et il s'empara de lui et le tortura. »